Le virus c'est le capitalisme

On dit souvent que pour ne pas reproduire des erreurs il faut tirer les leçons de ses échecs. C'est d'ailleurs en substance ce que nous disent la plupart des gouvernements dans la période et que l'on retrouve dans les paroles d'Emmanuel Macron lorsqu’il pontifie sous forme d'un faux mea-culpa que «le jour d'après ne sera pas un retour au jour d'avant».


La société se préparerait donc à un tournant historique et à un bouleversement profond. Sans aucun doute, mais si, par exemple, la société était organisée comme un corps biologique unique, nous n'aurions à juger que de sa capacité à faire face aux problèmes qui se pose à elle. Mais cela n'est pas le cas car le monde d'aujourd'hui est constitué de classes sociales ayant chacune ses intérêts propres mais aussi de peuples, d’États, de nations, donc d'une organisation sociale faite d'exploitation, de divisions, de luttes d'intérêts, de concurrence, de guerres, etc.


Ainsi la maladie a beau toucher le corps entier et mondial de la société, nous ne voyons toujours pas le corps réagir et attribuer toute son énergie, de manière unie, simultanée et organisée, pour lutter contre cette maladie. Par conséquent, si nous voulons être prêt à faire face aux différents défis qui se poseront encore à l'humanité il nous faut avant tout démêler ce qui est de l'ordre de l'accident d'un coté et de l'autre les problèmes issus plus ou moins directement de notre « désorganisation sociale ».


Produire pour vendre ou produire pour satisfaire des besoins ?


Nous savons qu’il manque de place dans les hôpitaux mal équipés, il manque du personnel, d’appareils médicaux, de gel, de masques, etc. Et même si certains peuples souffrent encore plus que d'autres de ces manques, aucun pays du monde n'était prêt à faire face à la pandémie du Covid-19.


Cette situation nous la devons à notre manière de produire tous les biens et services. Parce que la société toute entière est réglée par le fait que les capitalistes n’organisent pas le travail de manière à répondre aux besoins mais bien en fonction des bénéfices tirés du marché. Faire de l'argent est le seul motif, le seul but des actionnaires, des banques, du patronat. Voilà donc une contradiction forte entre leurs intérêts et le notre, à nous travailleurs, qui souhaitons avoir un système de santé gratuit et accessible à tous, manger convenablement, ou encore de se loger dans de véritables lieux où nous pouvons vivre dignement. Ce qui nous en empêche, c'est la dictature de l'entreprise qui impose sa production, sa méthode, la qualité et la nature de ce qui est produit et qui exproprie les travailleurs des richesses qu'ils produisent pourtant eux-mêmes.


Aujourd’hui, les entreprises dépendent des banques et sont dans la plupart des cas possédées par des actionnaires. Pour eux, la décision de développer la production d’un bien ou un service doit répondre à deux conditions. Ce bien ou ce service doit avoir une valeur d’usage, c'est-à-dire qu’il doit être plus ou moins utile et donc répondre à une demande. Enfin, il doit avoir une valeur d’échange : il doit être vendu. Le montant de sa vente doit être supérieur au montant de sa production et donc créer un profit. Sachant que sa production n’est possible que par le travail, sa valeur d’échange se mesure par la quantité de travail qui a été nécessaire pour le produire. Ainsi ce bien ou ce service devient une marchandise.


Par exemple, les actionnaires de McDonald’s savent que leurs burgers ont une valeur d'usage pour un grand nombre de personnes. Une demande existe, mais ils ne s’intéressent en réalité qu'à la valeur d’échange. Combien de minutes pour faire un burger ? Quel est le salaire des salariés qui ont participé à la fabrication du burger ? Combien de salariés ? A combien va être vendu le burger ? Combien de profits pour combien d'investissement ? Combien de dividendes versés aux actionnaires ? Voilà les seules questions qui les préoccupent.


Le système de santé privé fonctionne de la même manière. Il ne cherche pas à satisfaire des besoins, il cherche à faire des profits. C’est ce qui conduit une clinique ou un EPHAD privé à ouvrir un lit ou un service parce qu'il rapporte et d'en fermer un autre qui ne rapporte pas ou moins, alors que la population en a besoin. C'est ce qui a conduit le groupe KORIAN à faire des économies sur les « coûts de production » à tous les niveaux au point de mettre les usagers en situation de maltraitance. Et qui conduira à une hécatombe de décès du Covid-19 dans ses établissements. La direction allant jusqu'à camoufler la maladie pour préserver son image de marque.

Le système de santé publique en revanche est plus complexe. Même si ce système est dépendant du système marchand notamment parce qu'il est composé des salaires du personnel, d'achat de matériel et de produits pharmaceutiques, d'infrastructures, etc., cette gestion et ces investissements dépendent du budget et des choix politiques du pays, donc du résultat des luttes sociales qui s'y jouent. En l’occurrence, le manque de lits d’hôpitaux est le fruit de décisions politiques des gouvernements qui, tour à tour, ont contribué à détruire un système de santé, relativement correct, qui avait été arraché aux prix de nombreuses luttes. L'enjeu de son existence et de son financement découle du rapport de forces entre les travailleurs contre le duo État-patronat.


Surproduction et pénurie: le désordre de la production capitaliste


Le capitalisme est fondé sur le travail salarié et l'accroissement permanent du capital qui le conduit aux crises que l'on connaît et qui rythment les marchés, et donc la vie politique et sociale de tous les pays. C'est là une première contradiction qui ne sera pas dépassée sans une crise révolutionnaire. Si d'une part le capitalisme a la capacité de se révolutionner, d'inventer de manière permanente de nouvelles technologies, de nouvelles manières de produire et d'exploiter les travailleurs ; une capacité à déployer une énergie considérable pour produire de manière organisée et militarisée des marchandises et de les distribuer mondialement, de manière frénétique, à une cadence quasi meurtrière pour la planète et ses habitants, ce même système d’autre part, pris de manière globale, se retrouve dans l'incapacité à faire coopérer les États et les peuples quand bien même ceux-ci sont touchés par le même fléau. L'illusion de l'Union Européenne qui a brillé par son absence pendant la pandémie en est l’exemple le plus affligeant.


A l'intérieur des entreprises, la production, le travail, sont organisés avec une précision d'orfèvre. Pourtant, dans la société, la production dans son ensemble est désorganisée, génère du gaspillage, de l'abondance pour une minorité et du manque pour la majorité. C'est la course forcenée aux profits qui conduit, 6 mois avant l'épidémie, à la fermeture de l'usine Luxfer dans le Puy-de-Dôme, dernier producteur français de bouteilles d’oxygène à usage médical. Les politiques de réduction des coûts de production, que ce soit dans l’industrie et dans les services, provoquent des déséquilibres, des pénuries et des catastrophes. Les prévoir et les empêcher exige un pouvoir sur les entreprises. Or, l’actualité démontre que ce sont les entreprises, les banques, les actionnaires qui ont le pouvoir.

Ce pouvoir s’accroît au fur et à mesure de l'accroissement du capital et du marché mondial. La libre concurrence n’est qu’une vieille légende poussiéreuse car aujourd’hui, les branches industrielles sont dominées par une poignée toujours plus réduite de grands groupes qui engloutissent ou réduisent à néant leurs concurrents.

Si la petite entreprise réclame l'aide de l’État, ce sont en revanche ces grandes entreprises, ces monopoles, qui commandent à l’État d’imposer une nouvelle législation du travail ou d’obtenir des ressources et matières premières à bas prix. Leur puissance financière et productive fait d’eux les maîtres de l’économie et du pouvoir. SANOFI ou BOIRON sont de grands groupes qui dominent l'industrie pharmaceutique en France et sur une partie du marché mondial. Pourtant 80% du paracétamol ainsi que 100% des médicaments génériques sont produit en Chine.


Le fait que dans chaque pays, un ou plusieurs monopoles dominent chaque branche industrielle atténue le caractère anarchique de la production capitaliste, elle donne aux nations l'aspect d'entreprises polyvalentes. Ce n'est qu'une apparence superficielle. Coca-Cola est par exemple le numéro 1 du soda au niveau mondial, et aucun État du monde ne pourra contraindre Coca-Cola à ouvrir une entreprise chez lui, ni même le contraindre à mettre de l’eau en bouteille, quand bien même les gens ont soif.


Mais la « liberté d'entreprise » atteint ses limites lorsqu'une ou plusieurs branches industrielles ne peuvent produire, distribuer et vendre car la production est bloquée par un manque en développement technologique, en matière première, en énergie ou en réseaux de transport. Dès lors, des alliances, des consortiums d'entreprises qui d'ordinaire sont en concurrence se mettent d'accord pour la création d'infrastructures et d'outils productifs qui répondent à « l'intérêt général » de leur classe sociale : pour faire des routes, des ports, qui acheminent les marchandises ou pour la création de centrales électriques qui alimentent leurs usines. Cela en facturant tout ou une part de l’investissement par de l'argent public afin de limiter les pertes et les risques pour les entreprises.


Pourtant, ce sont les luttes de travailleurs qui ont permis de donner à certaines de ces « entreprises d'état » un autre caractère, beaucoup moins « naturel », celui de service public. Des établissements dans lesquels les travailleurs ont réussi à imposer une partie de leurs aspirations et à influencer la gestion. C'est en contraignant par la lutte de classe le patronat que ces entreprises d’État ont été mises en partie au service des travailleurs pour répondre à leurs besoins. Nous parlons ici de la santé, mais aussi des ports, de la SNCF, d'EDF, France Télécom, etc. Les nombreux observateurs qui ont nommé ce consensus « État-providence » ont sans doute pensé que le compromis d'après-guerre durerait pour l'éternité.


Mais ces richesses gagnées par la lutte n’ont pas pu être sauvegardées car le mouvement social a perdu petit à petit sa puissance et son caractère de classe. Tous les monopoles d’État qui occupent la place de marchés juteux et convoités par les capitalistes sont peu à peu liquidés, mis en pièce, vendus ou donnés tel quel au patronat. C'est pourquoi nous disons que la casse des services publics utiles aux travailleurs est la démonstration que, jusqu'à la révolution, tout ce que nous gagnons, les capitalistes luttent en permanence pour nous le reprendre.


Intensification de la crise


Nous l'avons dit, le capitalisme est fait de cycle de crises ; crises de surproduction, crises de suraccumulation de capital, crises boursières, et donc crises politiques et sociales. La crise était d'ailleurs déjà présente avant la pandémie.


La production automobile par exemple, sujette à une surproduction permanente depuis des décennies alors même que la planète n'a pas les ressources pour permettre à chaque foyer d'avoir une voiture individuelle a entraîné la surproduction de l’acier, du plastique, du caoutchouc etc. La crise, nous la constatons aussi par les crashs boursiers et l’explosion de bulles spéculatives, poussant à la casse d'outils industriels tels que les raffineries et de toute l'industrie des dérivés du pétrole. Idem pour les valeurs immobilières qui dégénèrent, privant de toit des milliers de travailleurs. La destruction accélérée des services publics le vérifie également, alors même que l'on assiste à l'accroissement permanent de la dette de l’État. Parallèlement le chômage augmente et les salaires ne font que baisser, les conditions de vie et de travail se dégradent à mesure que les nombreux conflits mondiaux pour l'accès aux ressources et à la main d’œuvre bon marché provoquent de larges mouvements de contestation populaires et des tensions politiques et sociales aiguës. Enfin, l’industrie de l’armement et des technologies militaires poursuit sa course en avant, allumant le détonateur de conflits géopolitiques larvés de production et de parts de marchés. Tout cela existait avant le coronavirus.


Le capitalisme est un mode de production qui fonctionne à flux tendu et qui cherche la moindre économie. Avec la baisse de la production et du commerce mondial lié à l'épidémie, il est désormais certain que la situation va empirer. C'est pourquoi de nombreux gouvernements ont déjà annoncé que l’État verserait des aides gigantesques aux entreprises pour « préserver un maximum d'emploi ». C'est d'ailleurs plus de 100 milliards d'euros que le gouvernement français affirme verser par son « plan d'urgence économique » alors même que le budget annuel de l’État se fixe aux alentours de 360 milliards d'euros et que la dette publique est si élevée qu'il n’en rembourse à peine les intérêts.

L’état Français serait-il doté de pouvoirs magiques et de la capacité de faire apparaître de l'argent ? Au risque de tuer le suspens trop vite, la réponse est non. Cet argent vient donc des banques privées auprès desquelles les États sont – tous – endettés. Voici le génie du système capitaliste. Les gros propriétaires capitalistes n’ont pas besoin de diriger en personne l’État puisque ce dernier leur appartient. Grossièrement, les décideurs politiques tiennent lieu de managers du peuple.


C’est bien par la dette publique que les banques deviennent propriétaires de l’État, agissant comme des prêteurs sur gages par l’emprunt qui ne peut être remboursé et comme huissier au moment de saisir tous les biens et services que l'on croyait être « propriétés de la nation ». La dette publique est donc la seule propriété collective des travailleurs dans le capitalisme. Les patrons ne se versent pas à eux même de l'argent, ce serait une opération nulle. Ils appellent aujourd’hui à la « solidarité collective » pour sauver la propriété et la « liberté d’entreprendre », se posent en victimes et versent des larmes de crocodile alors que la crise qu’ils ont eux-mêmes provoqués a créé des millions de chômeurs, tout cela est d’une cruelle ironie.


La question du chômage va donc se poser sérieusement. Mais ne nous trompons pas : ni le gouvernement, ni le patronat ne luttent réellement contre le chômage. Car le chômage oblige les travailleurs à se battre entre eux pour obtenir un emploi. Plus le chômage est élevé et plus les travailleurs sont contraints à accepter des salaires bas et des conditions de travail qu'ils auraient refusées s’il y avait une abondance de choix. Pourtant, cela fait des années que les grands patrons affirment que si nous leur permettons d'embaucher plus d’intérimaires, de CDD, si nous leurs permettons de payer moins de cotisations sociales et d’impôts, ils créeront de l'emploi comme promis. Or, nous voyons que les cadeaux en faveur des entreprises se sont multipliés. Le bilan est têtu : le chômage a augmenté, les délocalisations ont continué, les services publics ferment, et la précarité des contrats courts est devenue la réalité pour la majorité des personnes qui entrent sur le « marché du travail ».


Il est d'ailleurs certains qu'à la suite du confinement certains secteurs menacés par les licenciements vont accélérer leurs « plans de restructuration » comme nous le voyons déjà à Arcelor, à la SAD, dans l'automobile, etc. Alors que d'autres secteurs vont essayer de rattraper les manques à gagner par un accroissement de la charge de travail ; en augmentant les heures supplémentaires et en embauchant à bas salaire et de manière temporaire dans la masse de chômeurs qui s’agrandit.


La crise révèle au grand jour le caractère criminel et calculateur du capitalisme agonisant.

Dans ses moments de stabilité moribonde et pour le bon fonctionnement de ses usines à broyer les vies, le capital voit l’intérêt d’une éducation publique accordée à ses

besoins de main d’œuvre et dans la santé publique un moyen de reproduire des travailleurs en bonne santé. Or, dans sa crise, ce même capital doit éliminer de la production une partie de la classe ouvrière, il n’hésite pas une seconde à délaisser totalement l’éducation et la santé qui sont pour lui une option de confort et à s’amputer lui-même des outils et des machines. Il ne doit pas rester une miette de dignité pour les travailleurs privés d’emploi.


Pour conclure, c’est une certitude : La gestion de la crise est une catastrophe. Mais comment aurait-il pu en être autrement ? Une société qui produit pour l'échange plutôt que pour satisfaire les besoins conduit naturellement aux aberrations que nous avons citées. Et si comme nos camarades syndicalistes nous disons que la santé ne doit pas être une marchandise, nous disons aussi que les biens alimentaires, l’énergie, le logement, etc. ne devraient pas l'être non plus.


L'origine du problème se situe dans le fait que le pouvoir dépend de la propriété privée des moyens de production. Seuls les propriétaires d'entreprises ont le pouvoir de décider quoi produire et de comment le produire. Il s'en suit naturellement que la société est extrêmement organisée à l'intérieur de l'entreprise mais qu'elle est extrêmement désorganisée, irrationnelle si nous regardons l'ensemble de la production mondiale des entreprises. La production marchande entraîne la surexploitation des travailleurs et le gaspillage d’énergie considérables. Ainsi, le capitalisme parvient à ce miracle : une société de surproduction et de pénurie.


Les services publics contredisent en quelque sorte cette anarchie dans la production. Toutefois, ils sont le brouillon très lacunaire de ce que les travailleurs attendent de la socialisation des moyens de production. Propriété éphémère de la nation, c'est-à-dire de toutes les classes, les services publics sont la chose de l’État du capital. Par conséquent ils ne sont pas orientés en direction des besoins des travailleurs, pire, ils tendent à fonctionner de la même manière que les entreprises capitalistes avec le dogme de la réduction des coûts, de la mécanisation et du despotisme managérial. Triomphe sans gloire, sans rupture par une révolution complète de la société, les avancées sociales restent néanmoins une victoire dans la conscience de l’organisation et du pouvoir des travailleurs.


Il fut un temps où le capitalisme se relevait des crises car il avait encore des possibilités d'expansion : il restait de nombreux peuples à exproprier et à transformer en salariés. Aujourd'hui le système est global. Il n'y a pas d’échappatoire : les capitalistes n'ont plus d'autres choix que d'écraser les prolétaires par la réduction des salaires, la casse des services publics et de la protection sociale, par la casse de l'outil de travail, par la guerre. La violence de sa répression est logique : il faut frapper en premier notamment en empêchant toute possibilité de se rebeller : interdire les rassemblements, les manifestations, écraser les grèves et les révoltes, alimenter toutes les divisions nationalistes, culturelles, entretenir constamment les discriminations, étouffer la lutte de classe.

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