Coronavirus : que s’est-il réellement passé ?

Attestation de déplacement dérogatoire, fermeture soudaine dans tous les services publics (éducation, protection sociale, services de proximité), mise au chômage partiel de 13 millions de travailleurs, télétravail forcé... Les travailleurs ont été doublement atteints, d’un côté par une grave crise financière et de l’autre par la secousse d’une politique gouvernementale autoritaire. Le confinement, s’il a été annoncé comme une solution pour lutter contre le virus, a surtout été une méthode pour désengorger les hôpitaux que le gouvernement savait impuissants à absorber tous les malades.


Chômage partiel : mythe et réalité


A travers le gigantesque plan de chômage partiel qu’ont connu les 13 millions de travailleurs concernés, la production ne s’est pas vraiment arrêtée. Ce qui s’est arrêté en revanche, c’est le versement des salaires, compensé en quasi-totalité par l’État et la Sécurité sociale. Ainsi, le patronat a pu maintenir des profits en pleine pandémie grâce à l’intervention Étatique, d’abord de l’enveloppe de 300 milliards décidée par l’Élysée à la mi-mars en direction du capital financier et ensuite par l’exonération de cotisations ainsi que les cadeaux fiscaux.


Les usines de production industrielles ont continué leurs activités. De même pour la santé publique, la manutention, le nettoyage, l’entretien, les services postaux, les chantiers de construction, l’agro-alimentaire, le transport, la grande distribution, l’énergie, etc. Les travailleurs ont du continuer de produire dans des conditions dégradées. En effet, le chômage partiel qui a été vanté comme le « filet de sécurité » des travailleurs a surtout permis d’augmenter le temps de travail en réduisant les effectifs, voire de dissimuler le travail. Les ordonnances établies par le gouvernement ont sévèrement changé la donne : la durée légale de travail hebdomadaire à été élargie à 60 heures en plus de la remise en cause des congés payés et des RTT. Ainsi, les patrons se sont vus accorder la possibilité d’une part de licencier une partie de leurs travailleurs et d’autre part de faire travailler plus longtemps l’autre partie. Cela a été concrètement rendu possible par l’utilisation abusive des heures supplémentaires.


Les usines rendues en sous effectifs ont accéléré leur production jusqu’à atteindre les limites de stockage. Une fois le travail accompli, les patrons ont jeté une grande partie des travailleurs au chômage partiel tout en préparant des plans de licenciements massifs.


Parallèlement, la non-reconduction de contrats courts (CDD, intérim) a aussi entraîné la réduction des effectifs, mais pour les victimes de renvoi, c'est-à-dire les travailleurs précaires, il n’y a pas eu de droit au chômage partiel, et pour un grand nombre d’entre eux, à cause des décrets anti-chômeurs, il n’y a pas eu de droit au chômage du tout.


Enfin, concernant le télétravail ou travail à domicile. Le patronat a imposé à des millions de travailleurs, notamment les cadres et ceux issus du secteur tertiaire, de la vente et des services. Mais la réalité bouscule la propagande patronale. Les horaires de travail se sont insidieusement glissés dans le rythme personnel, envahissant la vie privée, conduisant à une augmentation sans précédent du temps de travail. De plus la confusion entre le logement et le lieu de travail a dopé le caractère aliénant du travail salarié : la perte de sens, la disparition des repères et l’isolement ont largement bousculé le quotidien des foyers et la santé psychologique des travailleurs. A travers ce dispositif envahissant, le patronat a pu tester à grande échelle de nouveaux dispositifs d’exploitation : certains patrons, avec la complicité du gouvernement, envisagent d’élargir et d'assouplir la mise au télétravail forcé.


Des activités essentielles pour qui ?


Le débat sur les « activités essentielles » qui devaient être maintenues coûte que coûte a complètement brouillé les pistes sur le caractère vital de secteurs entiers de production et de services. Pour le capital, ce qui génère du profit est essentiel, tandis que la vie et la santé des travailleurs sont superflues.

Dans le secteur du bâtiment, l’impossibilité de recourir à l’intervention de sous-traitants spécialisés, d’engins et de transport a conduit à des retards de livraison, des pannes logistiques et donc au chômage partiel. Ce n’est pas l’épidémie qui a forcé l’arrêt des chantiers mais les bouchons dans la chaîne de production et les difficultés d’approvisionnement. Loin d’être un cas isolé, l’exemple du bâtiment et de la construction reflète l’attitude générale des entreprises, leurs besoins étant calibrés sur ceux des autres, l’effet boule de neige a effectivement conduit à une baisse d’activité. Ainsi, pour le patronat, le coronavirus sert à justifier la restructuration de l’organisation du travail.


Notre système de santé, démembré par les gouvernements successifs a prouvé son incapacité à absorber une pandémie. Pourtant, les politiques de santé publiques ne vont pas s’améliorer : les cliniques privées seront exonérées d’impôts et de cotisations sociales pendant que les structures publiques continueront de se dégrader.


A l’instar du service public de santé, l’éducation nationale, amputée d’une foule de ses travailleurs dans les dernières décennies et de centaines d’établissements, n’a absolument pas pu répondre aux besoins de la population. Toute l’éducation nationale s’est retrouvée paralysée, faute de moyens et de volonté politique. Comme pour la santé publique, la crise va justifier la dégradation de l’éducation par la privatisation, notamment via le numérique.


Ce que cette période a démontré, c’est la nature capitaliste de l’État et ses priorités de gestion quand la crise devient aiguë. Il n’est pas cette entité neutre au service de l’intérêt général. Il est au service exclusif des capitalistes. Pendant trois mois, jamais la question des réquisitions ou des nationalisations, notamment dans les secteurs alimentaire, pharmaceutique, etc. n’a été posée. Plus que les travailleurs, plus que le peuple, ce que l’État protège en premier lieu, c’est la grande propriété privée.


La peur comme arme politique


Les unes et les sujets alarmistes sont devenus pendant plus de deux mois cacophoniques et ont fabriqué une opinion publique concentrée autour de la thématique virale. Respirateurs, stocks et production de masques, « restez chez-vous », les mensonges de l’État ont été répétés et amplifiés.

L'activité syndicale s'est retrouvée attaquée pendant le confinement. Pour obliger les travailleurs à continuer dans des conditions de sécurité catastrophiques, le gouvernement a ouvert la voie aux entreprises en dénonçant le recours au droit de retrait. Malgré le non respect des règles sanitaires dans beaucoup d'entreprises, les patrons, sans en avoir le droit, ont refusé à leurs travailleurs d'appliquer leur droit de retrait ou ont botté en touche les droits d'alerte collectifs portés par les syndicats. De plus, nombreux délégués syndicaux se sont vus refuser l’accès aux sites de leurs entreprises, en total irrespect du droit syndical.


Face à ces attaques, les syndicats se sont retrouvés seuls face à leur employeur, sans impulsion coordonnée nationalement.


Parallèlement, de nombreux services ou nombreuses entreprises qui ont tourné au minimum pendant le confinement tardent à redémarrer. Les directions de services publics comme les agences Pôle Emploi, la sécurité sociale, de la DIRECCTE ou des grandes entreprises comme Peugeot, Arcelor-Mittal... se servent du Covid-19 comme d'un prétexte pour mener leurs projets de fermeture prévus bien en amont de la crise sanitaire.

L’instauration d’un climat de peur a maintenu la pression politique nécessaire pour activer la machine à cash de l’État et justifier absolument toutes les mesures anti-travailleurs en faisant taire toute contestation. En interdisant de sortir et de se réunir, l’État a privé les travailleurs de libertés, en revanche il a continué d’encourager la liberté d’entreprise. En effet, les gros monopoles n’ont jamais été contraints de ralentir leur course aux profits, bien au contraire.


Autoritarisme et infantilisation


Si les médias de la « liberté d’expression » ont répété à la virgule près les consignes contradictoires et ont amplifié les effets d’annonce et la confusion, ils se sont aussi montré les meilleurs complices de la propagande de crise. Structures publiques et privées, institutions, ont développé un discours et ont appliqué des procédés infantilisants à l’égard de tous les travailleurs. On a vu foisonner les guides de bonne conduite dans l’industrie, les prospectus inquisiteurs remplis d’injonctions sans aucune explication dans les boîtes aux lettres, des arrêtés municipaux antipopulaires et antiscientifiques. Enfin, quelles conclusions peut-on tirer de la punition systématique et des tentatives de traçages des travailleurs sanctionnés ?


La population a été forcée de rester à demeure et les rythmes travail-repos sont devenus très confus. Il est difficile de combiner l’éducation des enfants et le télétravail et les tâches quotidiennes sans craquer psychologiquement. L’isolement vécu durant le confinement a entraîné des situations périlleuses pour la population. L’explosion des violences conjugales est un fait, tout comme la maltraitance sur les enfants, conséquences indirectes d’un confinement à rigidité variable. A noter également l’augmentation sévère du nombre de cas de délation de voisinage.



Partout, les mesures de confinement ont été accompagnées de dispositions coercitives pour la population. La peur, parfois irrationnelle, de la maladie a souvent été compensée par la menace déjà bien installée de l’amende et de la matraque. Sous couvert de « mauvaise discipline du peuple », des brigades policières ont été déployées pour punir celles et ceux qui sortiraient sans justificatif.


Ainsi les travailleurs les plus pauvres ont subi la violence des contrôles et l’arbitraire de l’État-policier Plusieurs dizaines d’agressions policières violentes et racistes ont été répertoriées dans les rues des quartiers ouvriers-populaires. Aucun journal n’a pourtant rappelé dans ses colonnes que les travailleurs de ces quartiers sont largement présents dans les secteurs (hôpitaux, bâtiment, EHPAD, industrie) qui ont continué à tourner pendant le confinement. Mais pour payer 135 euros de contravention, un travailleur au SMIC a besoin de travailler plus de trois jours pour disposer d’une telle somme.


Coup d’État sanitaire et pleins pouvoirs


Il faut rappeler, car certains éditorialistes ont la mémoire courte, que notre pays connaît au moins un mouvement social par an depuis 2016 et que les luttes sociales ne cessent de s’accentuer. La réforme criminelle des retraites, validée par 49-3, suspendue pendant le confinement est de nouveau mise en avant par le gouvernement, tout comme les décrets anti-chômeurs. Les grands propriétaires capitalistes, aux commandes des monopoles et de l’État entendent bien mener leur offensive jusqu’au bout.


En profitant de l’État d’urgence sanitaire, l’Élysée, de concert avec le patronat a supprimé par ordonnances les 35 heures, une semaine de congés payés et les RTT. De plus, le travail du dimanche a été banalisé et les patrons vont pouvoir sauvegarder des centaines de milliards d’euros de profits que nous allons leur rembourser sous forme d’impôt et aussi sous forme de cotisations sociales. En effet, les URSSAF vont permettre à chaque entreprise de se décharger d’au moins 3 mois de cotisations, dégradant encore plus notre système de protection sociale.


En prononçant l’État d’urgence sanitaire, le gouvernement s’est auto-couronné des pleins pouvoirs. Aujourd’hui, le bilan est à charge. Les travailleurs, qui ne sont pas des enfants, ont bien saisi l’hypocrisie qui a dicté les décisions politiques. Lois liberticides, mensonges pour les travailleurs et offrandes inespérées pour le patronat : ceux qui ont véritablement été sauvés par la gestion de crise sont les patrons et les actionnaires à la tête des monopoles.


Les centaines de milliers de chômeurs supplémentaires et l’armée de travailleurs précaires ne seront accompagnés ni par Pôle Emploi qui n’a toujours pas rouvert ses accueils sans rendez-vous, ni par les services publics de proximité. En augmentant le temps de travail à 60 heures par semaine et en favorisant le recours aux heures supplémentaires (défiscalisées et non soumises aux cotisations), les patrons attribuent l’augmentation de la charge de travail sur leurs travailleurs permanents. Ainsi, les nouveaux arrivants au chômage sont les intérimaires renvoyés et les contrats CDD non renouvelés.

Les craquements dans la structure politique et économique du pays – du monde – ont poussé le pouvoir à agir rapidement, non pas au secours des classes exploitées mais des classes exploiteuses regroupées autour d’un seul dogme : sauver les profits. Le gouvernement a, de façon antidémocratique, profité de l’État de sidération pour enclencher une attaque inouïe contre les travailleurs : d’une part les mesures d’augmentation du temps de travail, les exonérations de cotisations et d’impôts pour les entreprises et le déblocage de 300 milliards d’euros en direction du marché financier ont permis au patronat de protéger son capital. D’autre part l’interdiction des libertés de réunion et de contestation, jumelée à l’augmentation arbitraire des contrôles policiers et la désactivation intentionnelle de toute la fonction publique non régalienne ont privé les travailleurs de nombreux droits et de garanties. Les conséquences de cet épisode sont un désastre. La crise du coronavirus a découvert le capitalisme à l’état brut et la nature patronale de l’État.

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